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« LE SILENCE DES MOTS »,BOULEVERSANTE FENETRE SUR CERTAINS CRIMES MECONNUS DU GENOCIDE DES TUTSI

  |   AFRIQUE, HISTOIRE & DEVOIR DE MEMOIRE, MÉMORIAUX, RWANDA, VOS ENVIES   |   2 Comments

 

 

 

Il est des projections dont on ressort particulièrement bouleversé.

 

Celle du « Silence des Mots », à laquelle j’ai, hier soir, assistée, dans le cadre de la 28 ème commémoration du Génocide des Tutsi, au Mémorial parisien de la Shoah en fait désormais indubitablement partie.

 

« Silence des Mots ».

 

Derrière ce déroutant oxymore, le titre d’un film, objet, en septembre 2021, d’une coproduction franco-rwandaise, absolument bouleversant.

 

Une œuvre poignante, conçue en tandem par, le réalisateur, Michael Sztanke  (dont le précédent documentaire , « Rwanda, chronique d’un génocide annoncé  « , portant sur la responsabilité politique de la France dans le génocide précité figure d’ailleurs parmi les œuvres évoquant le génocide des Tutsi  que je vous recommande à la fin de mon billet Mwaramutse pays des 1000 Collines) et, l’auteur-chanteur outre militant engagé du CPCR (Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda), Gael Faye, qui lève le voile sur un pan aussi méconnu , sensible que tabou des crimes perpétrés en 1994, au Rwanda, à l’encontre de la population Tutsi :

 

Le viol que certaines de ses Femmes, dont 3 ( Marie-Jeanne Murekatete, Concessa Musabyimana et Prisca Mushimiyimana) livrent ici leurs témoignages ,  auraient subi, en juin et juillet 1994,  dans les camps de réfugiés de Murambi et Nyarushishi,  où elles avaient été transférées, de la part de militaires français faisant partie de l’Opération Turquoise. 

 

Opération  militaire, menée par les troupes hexagonales dans le Sud Ouest du Pays des 1000 collines  (plus précisément dans les environs de Murambi, Bisesero et Nyarushishi) mais placée sous mandat de l’ONU,  qui avait officiellement pour objectif affiché de créer une zone humanitaire sécurisée au sein de  laquelle les rescapé(e)s du génocide seraient protégés.

 

Mais avant d’évoquer cette parole difficile, crue et inédite, en ce qu’elle est pour la toute première fois exprimée face caméra par Concessa, Prisca et Marie-Jeanne , il me semble fondamental de souligner en préambule à quel point elle révèle, de surcroît et si besoin encore était,  plusieurs vérités  . 

 

1 . La réalité, que complotistes, négationnistes et révisionnistes s’escriment pourtant toujours à nier, du génocide perpétré en 1994 contre les Tutsi .

 

 Tout dans les témoignages de Prisca, Marie-Jeanne et Concessa indique en effet que le génocide de 94 , contrairement à l’idée selon laquelle il aurait été spontané , avait, bien au contraire, non seulement  été  parfaitement planifié par le gouvernement d’alors mais qu’il fut l’aboutissement d’une politique de discriminations, d’humiliations et de pogroms dont les Tutsi étaient, de manière récurrente,  victimes depuis 1959.

 

Ainsi, les 3 Femmes évoquent les discriminations et  différences de traitement vécues à l’école ,dès l’enfance, selon son appartenance ethnique ; le marquage des maisons Tutsi avant le début du génocide, l’établissement de listes les recensant; les familles entièrement décimées; la participation quotidienne des voisins, quelque soit leur âge et leur sexe,  aux processus d’extermination et de pillage des biens  des Tutsi .

Outre l’utilisation massive, encouragée par la propagande gouvernementale (y compris par la ministre de la Famille Pauline Nyiramasuhuko), du viol par les miliciens Interahamwe  comme arme de guerre durant le génocide contre les Tutsi.

 

La réalité du génocide est par ailleurs confortée par la voix off de Gaël Faye qui , à plusieurs moments du film, vient en rappeler le contexte  .

 

Puis, et surtout, en décrire l’horreur.

 

A travers des poèmes dont les mots dévoilent toute l’extrême cruauté des sévices alors imposés aux Tutsis,  déshumanisés et qualifiés d’Inyenzi ( cancrelats) ou Inzoka ( serpents) :  «  orbites évidées » , « tendons sectionnés à la machette » ,« les têtes sans les corps » , «  les pieux enfoncés dans les femmes ».. pour ne citer que ces extraits.

 


2. Le lourd tribut payé par les femmes Tutsi durant le génocide de 94

 

Objets de convoitise et de nombreux fantasmes ;

 

Présentées, avant 94,  dans les caricatures publiées dans les médias de la Haine ( à l’instar du journal Kangura) mais aussi par la propagande gouvernementale  comme étant des manipulatrices et des agents infiltrés du FPR (donc des ennemis ) avec lesquels les Hutu ne devaient, selon les « 10 commandements du Bahutu »,  nouer aucunes relations sentimentales ni même professionnelles ;

 

 Porteuses d’enfants, futurs « serpents et cancrelats », qui ne devaient donc pas survivre ,

 

les Femmes Tutsi ont , parce qu’elles étaient Tutsi, dès  lors subi d’innommables et innombrables violences sexuelles ( viols, mutilations sexuelles, contamination à dessein par le VIH, tortures sexuelles ) , largement connues et documentées , durant le génocide .

Un calvaire dont j’ai, pour ma part, pris toute la mesure en visitant les mémoriaux et musées consacrés au sujet érigés aux 4 coins du pays.

 

Notamment à Murambi ou encore dans l’église de Ntarama .

Un calvaire évoqué par des rescapées dans le bouleversant film The 600 : The Soldier’s Story

 

Un calvaire, répété,  vécu par Prisca , Concessa et Marie-Jeanne comme elles l’indiquent elles-mêmes .

 

Violées, en réunion ou non, par :

 

 Les miliciens Hutus , tout d’abord. 

 

Puis , aussi et contre toute attente, par certains soldats français de l’Opération Turquoise  dans les camps de réfugiés de Murambi et Nyarushishi.

 

Là où elles pensaient , après avoir traversé et réchappé à deux mois d’enfer, être enfin en sécurité.

 

En recueillant leurs paroles, aussi douloureuses soient elles, sur ce tabou que constitue le viol commis à leur encontre par les forces françaises ,  » Le Silence des Mots » contribue donc à la libération de leurs voix et à la mise en lumière de leur quête de justice.

Car elles représentent trois des 6 femmes rwandaises ayant, à plusieurs reprises depuis 2004,  porté plainte contre X , à ce titre, devant le Pôle Crime contre l’Humanité du Tribunal de Grande Instance de Paris.

 

Devant la caméra de Michael et Gaël , Prisca , Concessa et Marie-Jeanne racontent , librement et avec beaucoup de dignité ,  le cauchemar qui fut le leur dans les camps de Murambi et Nyarushishi :

 

Appréhender la sélection de belles femmes Tutsi, opérée sur place et avec l’aide de leurs traducteurs, par les militaires français ; «  leur enlèvement » par ces derniers à la nuit tombée; le processus de commission des viols, les photographies d’elles, nues, prises par les soldats, le caractère répétitif des viols ; les lieux-théâtres de ces méfaits où elles ont accepté de revenir, pour la première fois, accompagnées de leurs enfants.


Un récit, dur,  puissant, résolument émouvant , ponctué, par moments, de silences disant leur impossibilité à tout narrer et d’autant plus courageux que ce qu’elles ont vécu et livrent aux spectateurs est à l’origine de leur isolement et de leur stigmatisation ( le viol constituant un tabou ultime)  par leurs proches et , de manière plus large, par la société.

 

Encore plus lorsque des enfants sont nés de ces viols ( A ce sujet je vous recommande aussi  le poignant documentaire « Rwanda, la vie après Paroles de mères » d’André Versaille , évoqué ici)  .

 

La quête de Justice fait également figure de second fil conducteur dans « Le Silence des Mots ».

 

 Comme l’explique d’ailleurs si justement Concessa pour qui la reconnaissance de la souffrance qu’elle a endurée dans les camps et celle de la culpabilité des militaires qui l’ont violée est une condition sine qua non pour pouvoir aller mieux et envisager l’avenir plus sereinement .

 

Pourtant, à bien y regarder, cette recherche de Justice prend des allures de combat de David contre Goliath puisque les 3 plaignantes mettent en cause une institution, l’Armée française, laquelle, fidèle à son surnom de « Grande Muette », persiste à  :

 

nier la réalité des forfaits dénoncés par ces femmes ,  réduisant, au mieux, ces derniers à de regrettables actes isolés qui n’auraient été commis que par quelques brebis galeuses , ne représentant pas la totalité dudit corps,

 

refuse de fournir les éléments , en l’occurrence le trombinoscope des soldats affectés à l’époque dans les camps litigieux, permettant de justifier sa position.

 

Un manque de coopération qui, en creux, pose aussi la question de la responsabilité, durant la période 1990-1994, de l’Armée française au Rwanda.

 

Où elle se serait  fourvoyée en soutenant les FAR (Forces Armées Rwandaises) depuis la fin des années 1990 ( avec l’opération Noroit) et aurait, en outre, adopté le point de vue du gouvernement génocidaire en considérant tous les Tutsi, qu’ils soient de l’Intérieur ou de l’extérieur ( le FPR) et peu importe leur genre , comme des ennemis à combattre.

 

A ces difficultés viennent malheureusement s’ajouter les lenteurs d’un processus judiciaire qui , 15 ans après le dépôt, en France, des premières plaintes (recueillies par l’association Survie) des 6 femmes accusant les soldats français de les avoir violées, demeure, à ce jour,  toujours en cours (d’instruction).

 

Par manque de moyens et , incontestablement aussi , par manque de volonté politique.


Nonobstant les rapports, rwandais, Mucyo( en 2008) et , français,  Duclert ( en 2021) qui tous deux établissent les responsabilités, lourdes, de l’état français dans le génocide des Tutsi .

 

Enfin, impossible de ne pas voir dans « Le Silence des Mots » une forme de voyage thérapeutique entrepris par Marie-Jeanne, Concessa et Prisca .

 

Un voyage au terme duquel elles font face, ensemble,  à leur passé et se délestent progressivement du poids de leurs souffrances respectives.

 

En osant raconter leurs douleurs .

Non seulement aux autres femmes qui, assises dans le bus les menant sur les lieux des crimes,  ont traversé des expériences similaires mais aussi et surtout à leurs enfants, issus de la nouvelle génération.


Une parole se voulant transmission, bien que les contours de celle-ci soient pluriels et qu’elle s’envisage différemment  selon les protagonistes en cause, qui signe foi en l’avenir et dignité, enfin, retrouvée .

 

Parce que oui, depuis la fin du génocide , Prisca , Concessa et Marie-Jeanne ne vivent pas constamment recluses dans leur douloureux passé.

 

La vie a inexorablement repris ses droits, ainsi que l’atteste leur quotidien , en famille ou au travail,  filmé par les équipes du film .

 

Je ne saurais, in fine, clore mon propos sans m’attarder sur l’esthétique léchée de cette oeuvre.

 

Alliant envoûtante musique, signée Guillaume Poncelet, aux spectaculaires images, prises par Sébastien Daguerressar, dévoilant, à mesure que le bus, à bord duquel Prisca, Marie-Jeanne et Concessa ont notamment pris place, avale les kilomètres,  toute la beauté de cette extraordinaire Nature rwandaise.

 

Verte et vallonnée .

 

Certes témoin d’une indicible barbarie mais

 

Dont les champs , bananeraies et marais se sont également mués en refuges provisoires pour les rescapés ;

 

Dont la pluie, en arrêtant instantanément le  » travail » des tueurs , a offert aux survivants un sursis supplémentaire .


…..

 

En donnant la parole à des femmes dont l’histoire, perçue comme taboue, a été passée sous silence , « Le Silence des Mots » participe, à mon sens, d’un nécessaire devoir de mémoire nous incombant à tous.

 

Un must see, qui sera diffusé en direct, sur la chaine Arte,  le samedi 23 avril 2022 à 18h35.

 

Mais restera disponible sur le site d’Arte jusqu’au 25/5/23 en cliquant ici

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AUTEUR - Le Pigeon Voyageur

Et si le cœur vous en dit, vous pouvez également partager avec moi vos impressions, émotions et pourquoi pas interrogations après lecture de cet article et découverte de ces photos (toutes prises par mes soins). Alors à vos plumes !

2 Commentaires
  • Célinie | Avr 24, 2022 at 16 h 13 min

    Merci cher Pigeon Voyageur pour la découverte de ce reportage j’en ai eu les larmes aux yeux à la lecture de ce billet.
    En tant que femme, mère de femmes en construction et afro descendante je ne peux qu’être touchée en plein cœur par le témoignage de ces survivantes et par l’absence de reconnaissance de leur souffrance. A la suite de cette lecture j’ai pu regarder le replay et je reste sans voix ou presque… N’oublions pas !

    • Le Pigeon Voyageur | Avr 24, 2022 at 22 h 56 min

      Merci pour ton retour Celinie.
      En effet, n’oublions pas ! Puisse ce film documentaire contribuer à ce que Justice leur soit enfin finalement rendue !

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